Les violons d'Ingres de Dominique
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- Y'a pas que le boulot...
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Entre les bips intempestifs des alarmes dans nos ouvrages et la sonorité exceptionnelle d'un Stradivarius, Dominique fait le grand écart. Dans sa sphère privée, il joue de la trompette, souffle dans un ocarina et façonne des violons à la recherche du son juste. Loin, très loin de la cacophonie et des signaux d'alerte qui s'entrechoquent.
Que ce soit au service monitoring à Couillet ou dans son atelier, Dominique cultive l'art de la rigueur et de la patience. Il s’exprime dans tout ce qu’il touche. : la lutherie, les maquettes de bateaux ou d’avions, ou l’horlogerie quand il dépanne volontiers des amis. Tout ce qui demande un geste sûr, un œil avisé et une concentration soutenue semble fait pour lui.
Ce rapport à la précision commence très tôt. Dominique n’a que six ans lorsque l’envie de jouer de la musique s’empare de lui. N’importe quel instrument, du moment qu’il permet de vibrer, d’exprimer quelque chose que les mots ne disent pas. Le petit Dominique rêve d'une guitare. Son grand-père – qui dirige un orchestre –, ne le voit pas du même oeil. Ce sera la trompette ! Pour l'aïeul, la guitare n'est pas un instrument assez « noble ».

Pendant six ans, Dominique s’applique, souffle, travaille sans relâche. À l’académie de Rebecq, son professeur de trompette compte énormément dans son parcours de jeune musicien. Sa disparition brutale rompt l’élan. Le choc est violent. Dominique perd sa motivation. Il range les partitions. Et peu à peu, il se tait. La musique s’éloigne. Pour longtemps...
Un second souffle
La parenthèse dure. Dominique a eu le temps d'être papa. Puis même beau-père ! C'est d'ailleurs sa fille Cassandra et son beau-fils Peter qui provoquent le nouveau déclic en lui offrant une trompette. En découvrant l'instrument, Dominique fond en larmes. Très vite, les sensations reviennent. Et avec elles, une part de son histoire qu’il croyait refermée.
Quand j’ai soufflé la première note dans ma nouvelle trompette, j’ai compris que jouer d'un instrument, c’est comme le vélo. Ça ne s’oublie jamais
Quelques années plus tard, un burnout vient bouleverser son quotidien. Il ressent une envie urgente de renouveau. Mais toujours avec la musique en guise de fil rouge. Il éprouve le besoin de rendre hommage à sa grand-mère violoniste. Il commence par acheter un violon basique. Il apprend à en jouer en autodidacte, grâce à des tutos. Sa curiosité va au-delà des mouvements de l'archet sur les cordes. Il observe, démonte, étudie. Comprendre l’instrument devient alors aussi important que le faire sonner.

Un jour, sur une brocante, il tombe sur un violon semblable à celui de sa grand-mère. L’instrument intrigue. Il est marqué au fer. Il est assemblé grossièrement, loin des conventions traditionnelles de la lutherie. Et, curiosité suprême : il porte l'inscription « Stradivarius ». Une contrefaçon, bien sûr. Mais, en remontant son histoire, Dominique découvre qu’il pourrait avoir été fabriqué durant la Seconde Guerre mondiale par des prisonniers en Allemagne.
Dominique démonte le violon pour en comprendre ses secrets de fabrication. Il en analyse chaque pièce avant de le restaurer. Ce travail de rénovation devient une révélation : derrière l’objet, il découvre une mécanique fascinante, un équilibre subtil entre matière, acoustique et patience.
Tournent les violons
De ce démontage naît un défi plus ambitieux encore : construire son propre violon, inspiré du modèle de Stradivarius de sa grand-mère. Dominique demande conseil à un luthier alsacien réputé avant de se lancer dans l'assemblage minutieux des 71 pièces composées d'essences de bois nobles : érable ondé, pin scandinave, ébène africain… Il tient à respecter les méthodes anciennes, jusqu’à la colle d’os, seule capable, selon lui, de laisser circuler le son. Ici, rien n’est pressé. Chaque geste compte.

Le temps est mon seul ennemi. Je m’y mets le soir, si je ne suis pas trop crevé, et le week-end. Je mène plusieurs projets de front : je rénove un violon, j’en fabrique un autre, j’apprends à jouer, je fais des maquettes, je répare des horloges… J’adore ça
À l’approche de la pension, Dominique nourrit un rêve humble et magnifique : restaurer des violons pour les offrir aux académies de musique. « Un bon violon coûte cher. Certains parents hésitent. Si je peux contribuer au bonheur d’un jeune musicien, je serai très heureux. Je ne vendrai jamais mes instruments pour faire du profit ».
Chez lui, la passion n’a jamais été une affaire d’argent. Elle est un lien, une mémoire, une manière de transmettre. Dominique ne cherche pas la reconnaissance. Il cherche à faire du bien, à sa manière, avec précision, patience et amour du geste juste.